La mine du roi sans tête

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Dans la tourmente

Janvier 1877, dans le massif des Black Hills, Sud Dakota. Il règne un froid polaire. Depuis plusieurs jours, le blizzard s’acharne et souffle avec fureur tandis qu’une neige fine et serrée n’arrête pas de tomber, effaçant le paysage sous des masses de glace informe. Au cœur de la tempête, trois hommes peinent à franchir le col d’Harney Peak. Ils ont fait le pari insensé de rejoindre la plaine par la voie la plus rapide, mais aussi la plus risquée. Le sentier est invisible, la pente raide. A tout moment, ils risquent de chuter dans le vide ou de croiser des Indiens hostiles…

Chercher un abri serait plus sage, tant leur progression est pénible et dangereuse, mais ils ne s’autorisent aucun répit. La piste derrière eux est jonchée de cadavres et les flancs de leurs chevaux sont chargés de lourdes sacoches boursouflées d’or. Vite, quitter ces montagnes maudites ! Franchir la frontière du Nebraska et, de là, foncer vers l’est, la rivière du Missouri et… le salut.

Le kid

Le jeune cowboy qui mène le trio n’a pas trente ans. Pourtant, c’est une des gâchettes les plus rapides de l’ouest. Un tueur réputé, une âme sans pardon. Depuis 1863, on l’appelle Bobby Lee Junior. Surnom que les soldats d’un régiment de confédérés lui ont donné, en hommage au grand général sudiste, après qu’ils l’aient ramassé non loin de Gettysburg, délirant, égaré dans une prairie rouge de sang. Le gosse ne se souvenait plus ni de ses origines, ni de son nom. À l’époque, aucune armée ne tergiverse sur la légitimité de recruter un nouveau troufion, fût-ce un enfant de dix ans ! Diable, la victoire ne compte pas son lot de sacrifice ! « S’il ne peut se battre ou jouer du clairon, il pourra toujours servir au plaisir de la troupe », raisonnent les officiers pragmatiques…

Avec sa nouvelle famille, Bobbie Lee apprend à tuer. Son école de vie est une armée en campagne. Avant même de savoir comment les parents font les enfants, avant de découvrir l’amitié, l’amour, le bonheur, il devient un expert en horreur. Avant d’apprendre à lire, à écrire, à compter, avant d’apprendre quoique que ce soit… il sait comment nettoyer et remonter un flingue, charger un canon, comment tenir un couteau ou étrangler un homme à main nue. Pendant que d’autres fantasment sur la forme des nuages, il passe des heures à contempler les taches de sang qui maculent les chemises des soldats. Il joue avec les intestins qui se déroulent hors des panses béantes et s’amuse des morceaux de cerveaux qui giclent des crânes éclatés… Naturellement, il y prend goût et, bientôt, il ne s’arrête plus de tuer. Un peu parce qu’il aime ça, et surtout parce qu’il ne sait faire que ça.

Enfin, pour être juste, maintenant qu’il est un homme et que la guerre est finie, il sait faire beaucoup d’autres choses, Bobby. Il sait braquer les banques et les diligences, attaquer les trains, se battre, massacrer les fermiers et faire accuser les Peaux Rouges, ou encore vendre du whisky frelaté à ces derniers pour les inciter à déterrer la hache de guerre ! Ça ! Il sait faire plein de trucs, le Bob ! Bien sûr, un jour, il a fini par apprendre comment les parents font des enfants, mais je vous jure que c’est une vraie malédiction pour toutes celles qui tombent entre ces mains !

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Les rêves du shérif

Juste derrière Bobby,  un autre tueur, Ham de Wever, se tient bien droit sur son cheval malgré la tourmente. C’est qu’il est fier et solide comme le roc, l’ancien shérif de Deadwood !

Deadwood est une ville champignon, peuplée de chercheurs d’or et d’aventuriers de tout acabit. C’est un sanctuaire pour tous les bandits de l’ouest. Elle est née hors
de toute juridiction et construite en plein territoire des Lakotas au mépris de tous les traités. Un jour, le bruit a couru qu’on avait découvert de l’or dans les montagnes, alors les promesses faites aux Indiens…

Ham de Wever avait toutes les qualités pour être élu shérif ici. Outre sa remarquable habilité au colt, il possédait deux dons inestimables et rares : celui d’être capable de ne rien voir, et celui de se taire. Avec son équipe de posses comitatus tout aussi corrompus que lui, il faisait régner un certain ordre à Deadwood… Ordre qui visait à ce qu’un maximum d’hommes d’affaires, de banquiers, d’entrepreneurs, de croque-morts, de commerces divers, de saloons, d’hôtels… s’installent ici et que tous paient un écot substantiel aux protecteurs de la loi et de la paix publique. Tant que les gars lui amenaient des dollars et ne faisaient pas trop de vagues, tout allait bien, sinon… disons qu’il n’était pas recommandé de contrarier le shérif !

De surcroît, il comprenait fort bien ce qui manquait le plus aux vigoureux gaillards de ces lointaines contrées et comme sa soif de richesse était insatiable, il importait des femmes, beaucoup de femmes, le plus de femmes possibles…

Peu à peu, il amassait son pactole et possédait déjà un appréciable patrimoine. Il était propriétaire d’un hôtel et d’un saloon à Deadwood, d’un ranch dans le Kansas et d’un restaurant sur la côte est, en Floride. Mais quand même… ça lui semblait insuffisant. L’appât du gain agit comme une drogue : il en faut toujours plus…

Ainsi, quand ce pied-tendre est arrivé dans son office pour lui proposer le coup du siècle, il n’a pas hésité longtemps à quitter sa belle étoile dorée et à s’embarquer séance tenante pour cette expédition, certes périlleuse, mais qui pourrait s’avérer tellement juteuse si elle se terminait bien. Couronnée de succès, cette aventure le rendrait si riche qu’il pourrait s’offrir une ville, une île, un pays… Un grand rêveur, ce de Wever, en fait !

Sous le stetson du chef

À l’arrière du groupe, le « pied-tendre » Charles Mitchells, instigateur et patron de cette équipée, est d’une humeur massacrante et, pour tout dire, il se sent complètement déprimé. Contrairement à ses deux compagnons, il n’est pas né de ce côté-ci de l’Atlantique. Il vient de l’ancien monde et ne comprend toujours pas comment il a échoué ici. Cela fera bientôt un quart de siècle qu’il arpente ce continent de long en large ; vingt-trois ans qu’il roule sa bosse sur ces terres inhospitalières et dangereuses ; qu’il risque sa vie et sa santé et… Pour quel résultat ? Il est à bout. Il en a assez de l’Amérique. Peu sensible à la majesté des paysages, à l’immensité des grandes plaines, aux forêts d’arbres géants, aux montagnes, aux canyons, aux mirages flottants dans les cieux éblouissants des déserts blancs salés…

Complètement blasé, sous la neige, il ne goûte guère aux splendeurs de ce nouveau monde qu’il abhorre. Il ne rêve que de retour chez lui, en Europe. Aah ! La civilisation ! Il s’imagine souvent au bras de quelques princesses sophistiquées, tel un nabab, dans un palace de Baden Baden, de Spa, de Vichy ou d’ailleurs ; riche, immensément riche… Si riche que le monde entier rampe à ses pieds, si riche qu’aucune femme, qu’aucun homme, qu’aucun dieu, que rien ni personne ne lui résiste.

Comme bon nombre d’immigrants qui fondent cette jeune nation, il se moque bien de bâtir quoi que ce soit ou d’inventer une nouvelle façon de vivre, plus libre, plus juste, plus humaine. Il fait partie de ceux qui méprisent ces fades utopies. A l’instar de tous ces boucaniers qui rôdent aux confins des frontières accompagnés de leur fidèle six-coups, son but, son intérêt, sa seule obsession même, est de faire fortune. S’enrichir le plus vite possible, sans chichi et peu importe la manière… Hélas, jusqu’alors, il a manqué de chance.

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Un immigrant malgré lui

Ce n’est pas faute d’avoir essayé ! En 1847, il quitte sa Belgique natale et  débarque à Paris. Il a seize ans. Il commet l’erreur de s’engager avec les forces loyalistes mais, trop zélé, il perpètre tant d’atrocités en l’espace de quelques mois que ceux qui rêvent de le descendre sont bien plus nombreux que ceux qui voudraient le juger. Ce qui l’oblige à quitter la ville moins d’une année plus tard, quand Monsieur de Lamartine proclame l’avènement de la Seconde république. Il fuit dans le port de Marseille… C’est là, de la bouche d’un exilé royaliste, qu’il entend pour la première fois parler de ce trésor royal que la France a perdu lorsqu’elle a vendu la Louisiane. Mais il se dit que c’est une légende et il oublie. Il s’engage sur un navire. En 49, il est en Afrique occidentale française, à Saint-Louis, où il s’adonne à différents trafics : de l’or (déjà !), de l’ivoire, et surtout des esclaves… Peu à peu, il amasse un petit pactole qu’il rêve de faire fructifier.

C’est ainsi qu’en octobre 1854, on le retrouve au large de l’île de Gorée, en route vers le nouveau monde, heureux propriétaire de deux navires négriers et d’une appréciable cargaison de chairs moricaudes.

Emportés par de puissants alizés, les deux bateaux filent toutes voiles dehors vers leurs destinations : le port de la Nouvelle-Orléans. Là-bas, non seulement Louis Michel (et oui, il n’a pas encore changé de nom !) compte faire de plantureux bénéfices avec la vente de ses nègres – des mâles jeunes et forts et des femelles de toute beauté qu’il a choisis avec soin –, mais entend évidemment réinvestir le tout sans tarder. Bourrer ses cales jusqu’à ras bord de tabac, de café, de cacao, de peaux de castors, de coton, d’Indiennes… N’importe quoi, pourvu que ça rapporte ! Tout ce qu’il pourra trouver là-bas et qui lui permettra de doubler voire de tripler sa mise de départ, lorsqu’il revendra le tout à Liverpool ou à Londres. Ce système dit du « commerce triangulaire » a établi tant de fortunes de « gentilshommes » au XVIIIème et dans la première moitié du XIXème siècle que l’on peut affirmer sans ambage qu’une grande partie de la prospérité européenne y trouve son origine !

C’était son plan ! Avoir une part du gâteau ! Jamais, ô grand jamais, il n’aurait pensé, ni désiré immigrer aux Amériques. Juste un voyage, et puis…

Mais, manque de chance, en plein milieu de l’Atlantique, on constate que l’eau embarquée n’est pas potable ! Non ! Pas celle de l’équipage ni la sienne, grâce à dieu ! Mais celle de la « marchandise » dans les cales. Les nègres ont la fièvre, ils se chient dessus, ils vomissent… Ils crèvent les uns après les autres. Louis commence par balancer les morts par-dessus bord et  bientôt se rend compte qu’il est obligé de jeter les malades, pour éviter la contagion, la peur, la révolte… pour faire que cela cesse ! Mais rien n’y fait, il y a toujours de nouveaux mourants. Alors qu’ils cinglent dans le golfe du Mexique en vue des côtes américaines, les deux navires aux cales désertées sont escortés par une armée de requins ivres.

Lorsqu’il débarque à la Nouvelles-Orléans, il doit rétribuer ses équipages et entretenir ses bateaux. Il revend ceux-ci, ne paye personne, prend le prénom de son père, anglicise son nom et, sans tarder, disparaît dans l’arrière pays. Le voici en Amérique. Pauvre, mais bien décidé à se refaire… Il a le temps, il n’a que vingt-quatre ans !

Pendant quelques années, jusqu’au printemps 1961 pour être précis, Charles Mitchells mange son pain noir. Comme il peine à se trouver un statut à la hauteur de ses ambitions, il finit par se résoudre à s’engager dans l’armée. Il se dit que, grâce à elle, il visitera ou plutôt étudiera le pays, notant les failles, découvrant les opportunités. Il n’a pas tort… Mais qu’elle est longue la route du savoir ! En ces
temps-là, la principale préoccupation de l’armée de l’Union, c’est le problème indien. Il participe à la guerre contre les Séminoles. Dans le Wyoming, la pointe d’une flèche cheyenne le transperce et s’arrête à deux doigts de son cœur. Il s’en sort. Il continue… Nebraska, Texas, Missouri…

Mais laissons Charles et ses acolytes à leur passé. De toute façon, la neige est si dense et le vent si fort qu’ils semblent figés sur place. Il faudrait que la tempête cesse. Pour que l’action se passe. Car nos trois hommes sont loin d’être seuls sur les pentes d’Harney Peak. Sur un rayon d’à peine deux kilomètres, on dirait même qu’il y a foule ! Jugez plus tôt ! Deux détectives de l’agence Pinkerton, un pseudo-pasteur et sa fausse fillette, la très ravissante Joly Boobs, une bande d’Indiens sur le sentier de la guerre, et des cadavres, beaucoup de cadavres !

À suivre …

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