La Rencontre troisième cliché

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Max tire sur son pull, essayant de le défroisser. Il ouvre la porte et grogne.
« Vous êtes en retard. »

Je ne me souvenais plus au juste de la date. Si j’avais fait l’effort de rechercher l’information dans mes anciens carnets de rendez-vous, j’aurais su. Mais c’était sans importance. Ce dont je me souvenais avec précision, c’était la sensation que j’avais eue quand j’étais entré la première fois chez Max. Je me souvenais de cette odeur fétide, âcre, agressive qui m’avait sauté au nez avant même que je n’aie pénétré dans l’appartement. Les services sociaux m’avaient averti, mais il est des choses que l’on ne peut percevoir qu’une fois dans la situation. Je m’étais présenté au domicile de Max un après-midi de juin. Il y avait eu plainte des voisins. Max avait, une fois encore, versé ses excréments par la lucarne durant cette chaude nuit d’été. Monsieur Delange n’en pouvait plus, c’était la cinquième fois qu’il trouvait son véhicule maculé d’urine et d’autres déjections humaines…

Je me se souviens avec émotion de cet homme grand et maigre, enveloppé dans d’amples vêtements informes et sales. Son air ailleurs m’avait intrigué. J’avais salué Max et celui-ci avait bougonné deux, trois mots incompréhensibles. Il n’avait rien d’un être furieux, pourtant. Un être perdu, peut-être, mais pas furieux. Un certain sourire restait pendu au coin de ses lèvres. J’étais entré dans la garçonnière lorsqu’il m’avait laissé l’espace pour passer la porte. C’était un capharnaüm sans nom. Des piles de photos et de vieux journaux jonchaient le sol, formaient des pilastres de temples incas surmontés par l’une ou l’autre tasse de café ou de soupe au sommet desquelles flottaient quelques moisissures odorantes. Je lui posai les questions de circonstance : depuis combien de temps vivait-il là, quelles étaient ses activités dans la journée, qui était le dernière personne qu’il avait vue et quand ? Après les questions sociales, des questions plus générales : sa date de naissance, son âge, son poids, sa taille, ses opérations, les maladies éventuelles de ses parents… Pour consigner les réponses, j’avais dégagé un peu de place sur une table de cuisine en formica, où la graisse flirtait avec la caféine séchée. Mon nez s’était fait à l’odeur. J’avais été surpris de m’être adapté si facilement à ce monde étrange et mystérieux qui s’ouvrait à moi. C’était ce qui me passionnait dans mon métier de guérisseur d’âmes et de tourments. L’envie d’en savoir davantage sur ces êtres étranges. Ces êtres classés au DSM I, II, III ou IV. J’éprouvais l’impérieuse nécessité de laisser les livres de côté et de comprendre ce qui animait cet homme. Les yeux de Max, leur profondeur, leur malice, laissaient entrevoir un univers fascinant qui éveilla instantanément ma curiosité. J’appris d’emblée :

– que Max vivait seul – mais ça, nul n’en aurait douté – depuis que sa mère avait succombé à un arrêt du cœur quelques années plus tôt,

– que Max avait peut-être quarante-quatre ans à un ou deux ans près – Max se souvenait avec précision du jour, du temps et du lieu de sa naissance, moins de l’année ou du mois –,

– qu’il n’avait subi aucune intervention chirurgicale,

– qu’il n’avait jamais connu son père,

– qu’il était allergique aux fraises et que ça le rendait triste car il avait toujours la folle impulsion de plonger les dents dans ce rouge éclatant,

– qu’il vivait ici depuis le décès de maman,

– que Michel, l’assistant social qui venait le visiter, n’était plus venu depuis des mois et qu’il ne comprenait pas pourquoi parce qu’il l’aimait bien et qu’ils jouaient aux échecs, mais que c’était toujours Max qui gagnait, même si la dernière fois il avait triché et que ça avait mis Michel en colère,

– qu’il occupait son temps à parcourir le quartier et à prendre des clichés,

– qu’il passait ses soirées dans son laboratoire

– et que la nuit il avait du mal avec le sommeil.

Il me dit qu’il voulait rester là et ne pas se couper les
cheveux. Je lui demandai alors s’il avait un peigne. Et je me mis à lui défaire les nœuds. Ça me prit un temps infini, mais j’observai que cela détendait Max et que ça libérait sa parole. Je pris la décision de ne pas prendre de notes pendant les rencontres. Je consignerai les informations après, quand j’aurai quitté l’appartement de mon nouveau patient et que j’irai au Café Belga boire un capuccino et penser.

Je pense pouvoir dire que je compris d’emblée le génie de cet homme de rien, de ce fou aux yeux des autres. Et j’en éprouvai une infinie tendresse.

Lorsque je revins au dispatching ce soir-là, je vis la mine interrogative de mes collaborateurs. Oui, j’acceptais la mission. Je me rendrai tous les jeudis en fin d’après-midi chez Max, dit sans tête. Et non, il n’était pas juste bon à être enfermé dans une maison spécialisée. Max était capable de faire la différence entre le jour et la nuit, il faisait son lit, cuisinait tous les jours et n’était pas agressif. Il fallait travailler l’hygiène à tous les niveaux. Il faudrait l’aider à gérer ses démons. Mais pour le reste, il n’était pas dangereux et pouvait vivre là avec un peu d’aide.

Voilà, c’est comme ça que commença mon incroyable histoire avec Max. Une après-midi de juin de la fin d’une décennie d’une fin de siècle. Une histoire qui devrait se prolonger un temps certain. Une histoire qui nous mènerait l’un et l’autre dans des lieux et des circonstances improbables, qui tisserait des liens puissants et le sentiment que l’un sans l’autre on n’est pas. Une histoire qui trouverait une fin brutale. Une fin de non recevoir. Mais ça, ce sera pour plus tard. Une histoire qui, dans ma tête, n’aurait jamais de fin.

Mais revenons à la fin des ces années de fin de siècle, au moment où Max fit renverser une colonne de papiers jaunis sur le sol en vinyle du séjour. Le verre d’eau projetant son contenu sur une bonne dizaine de documents… Je venais visiter Max depuis plus d’un an déjà. Je me donnais un mal fou pour ranger ce logement. Lui apprendre le béaba du balai, du chiffon ou encore de la lessive, mais Max se montrait franchement hermétique à mes apprentissages domestiques. Encore une fois, je me pris à pester.

« Bon Dieu, Max, quand allez-vous enfin ranger votre fourbi ? »

« C’est que je m’y retrouve, moi, et que ça n’a pas d’importance le sens des pages, le soin des marges… »

Il sortit son mouchoir. Un grand carré quadrillé de losanges rouges et bleus, et essuya distraitement la surface pelliculée d’une photo. C’était trois femmes de dos. Leurs fesses charnues occupaient l’œil qui observait le tirage. L’une d’elle avait la tête couverte d’un linge ou peut-être était-ce un journal. Il devait faire chaud ce jour-là. La lumière pesante retombait sur les épaules dénudées des trois Grâces. Le décor était flou. Peut-être était-ce précisément ce qui donnait à l’ensemble un air d’insouciance. C’était simplement une journée d’été. Une journée de farniente. Un temps suspendu entre copines. Un temps sans prise de tête, sans accroc, sans bobo.

Je criai de plus belle.

« Laissez ça, Max, vous allez tout gâcher ! »

Mais gâcher, gâcher quoi ? Max se le demandait. Des clichés comme celui-ci, il en avait des milliers et me le dit. Je passai plus de temps auprès de Max, cette après-midi-là et les suivantes aussi. Je le laissais me montrer des photos qu’il allait chercher aux quatre coins de l’appartement. Tantôt au-dessus d’une pile, tantôt sous le fauteuil ou encore derrière la machine à café qui avait rendu l’âme. Il y en avait partout, de tous les formats, à tous les étages. Et aucun qui ne put décevoir l’amateur d’art que je suis. J’étais tout simplement subjugué par ce que je voyais là. Et je le lui fis savoir.

Max eut l’air gêné, mais il continua à trouver des clichés floutés, intemporels, presque irréels et pourtant tellement ancrés dans le quotidien du quartier. Je sentais que je touchais là au plus près de la réalité de mon patient.

Je lui proposai de m’appeler Philippe. Max me promit de me montrer d’
autres photos à chacune de mes visites. Il m’appellerait « Doc », parce que Philippe, c’était trop. Et il me servit un café dans une tasse presque propre. Il ouvrit un paquet de sablés de la Mère Poulard. Ceux que Fernande lui avait offerts un de ces dimanches à tuer le temps.

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