Les femmes de la forêt Lacandone

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« Il n’est plus temps de nous taire. Il est temps d’agir par nous-mêmes et d’obliger les hommes à respecter nos droits. Car si nous ne le faisons pas, personne ne le fera pour nous. […] » Commandante Esther 1

Elles se définissent comme les oubliées des oubliés, elles habitent les montagnes du Chiapas dans le Sud-Est mexicain. Ce sont les femmes indigènes, les femmes zapatistes.

J’étais adolescente quand j’ai aperçu pour la première fois, par hasard, dans un des magazines gauchistes qui traînaient à la maison, un entrefilet parlant des zapatistes. La moitié de la page reprenait une photo du sous-commandant Marcos, cagoulé et pipe à la bouche. Depuis, j’ai côtoyé pas mal de milieux activistes de la génération de Seattle, pour qui les zapatistes étaient LA référence. C’était toujours Marcos qui était là. La pipe et la cagoule aussi. Ainsi que ses belles déclarations poétiques – je le dis sans aucun sarcasme.

1_zapPendant des années, j’ai eu l’impression, tant dans les médias mainstream que dans les milieux activistes occidentaux, que le zapatisme se déclinait exclusivement au masculin. Les femmes zapatistes, je ne les voyais pas. C’est qu’elles étaient peu visibles. Durant tout ce temps, je n’arrivais pas à percevoir leur place au sein de ce mouvement. Ni même d’ailleurs celle des femmes dans les mouvements d’ici. Soit.

Un beau jour, j’ai chaussé mes lunettes mauves et j’ai eu faim de connaître leur histoire. Ça tombait bien : une compañera venait de m’offrir le livre Femmes de Maïs, de Guiomar Rovira, qui parle justement d’elles. C’est dans ce bouquin que j’ai découvert, par exemple, que la prise de San Cristòbal le 1er janvier 1994 fut l’œuvre d’ une femme, la Major Ana Marìa. Quand les journalistes arrivent, ils se dirigent tout de suite vers « le grand nez » qui était présent. Le mâle de la situation, pensaient-ils. Ils tombent sur le sous-commandant Marcos. La Major est passée pour sa « simple » garde du corps. À partir de ce moment, les projecteurs se sont braqués sur lui. Les femmes zapatistes, ainsi que leur chemin d’autodétermination qui durait depuis dix ans, sont jetés aux oubliettes, comme le raconte Guiomar Rovira dans son livre.

2_zapPour revivifier cette mémoire, je vais essayer, à mon tour, de vous parler d’elles. Car j’ai aussi cette  impression tenace  : si ce ne sont pas des femmes qui parlent de femmes, alors personne n’en parle, et cela même dans les milieux militants les plus à gauche…

Leurs histoires s’enracinent sur plusieurs centaines d’années. Descendantes des Mayas, elles occupaient à cette époque une place importante au sein du pouvoir « politique et religieux ». Au 16ème,  la venue du conquistador espagnol change les choses : « Avec la christianisation, tous les cultes autochtones furent persécutés. Un régime patriarcal absolu fut imposé. » 2 La résistance s’installa. Les femmes furent celles qui la cultivèrent. Au sein des foyers et des milpa, elles préservèrent et transmirent leur langue, leurs us et coutumes à leurs enfants, pendant que les hommes allaient chercher du travail.

Durant la domination espagnole (1521-1821), les populations furent dépossédées de leurs terres par le Blanc, l’unique possibilité qui s’offrait à elles était de travailler dans les
fincas. Les conditions de travail étaient proches de l’esclavage.  Comme le dit Antonio Garcìa de Leòn : « À l’intérieur de la finca se reproduit en plus petit tout le système colonial ; et tout le Chiapas fonctionna, à son tour, comme une immense finca. » Le patron de la finca était le patriarche et « les femmes n’avaient pas droit à la parole, travaillaient sans être rétribuées et étaient utilisées pour mettre au monde de nouveaux esclaves » 3 ; il va sans dire que le patron pouvait disposer de ces femmes comme bon lui semblait. Le régime  des fincas perdura bien au-delà de la fin de l’occupation espagnole.  Et de la révolution de 1910.

3_zapVers les années 80’, certaines femmes, pour échapper à la misère, fuirent vers la ville où elles essayaient de vendre des marchandises fabriquées de leurs propres mains. Là-bas, elles furent victimes de racisme de la part des Blancs mais également des ladinos. Elles subirent des violences physiques et psychologiques, ainsi que des pressions par les pouvoirs en place.

« Les activités militaires étaient plus faciles que les travaux ménagers d’une indigène »

D’autres, quelques décennies auparavant, partirent dans « l’aventure colonisatrice de la forêt Lacandone », à la recherche de terres à cultiver et loin de l’assujettissement dans les fincas. De nombreuses familles, machette à la main – volée aux patrons – se mirent en marche. Elles n’avaient rien pu emporter avec elles, et ne trouvèrent rien là-bas. Juste des terres à défricher. Différentes ethnies se retrouvèrent à habiter ces terres, à former des villages, sur cet espace appelé aujourd’hui « zone de conflit » ou « territoire zapatiste ». Une forte cohésion sociale émergea pour faire face aux nombreuses privations auxquelles ces familles étaient confrontées.

6_zapPour les femmes, la vie fut rude. Elles durent marcher des jours avec leurs enfants, et avancer en pleurant dans la boue. Traverser le fleuve dont elles avaient peur. Une fois sur place, détachées de leur entourage social, elles durent affronter un nouveau paysage, loin de leur culture, leur imaginaire se détricotant maille après maille. Beaucoup tombèrent malades de tristesse.

« Dans la forêt, nous n’avions plus de patrons, mais nous sommes restées aussi pauvres.[…] Notre lutte a surgi de cette pauvreté, parce qu’on ne nous écoutait pas. On était abandonnées… », raconte la commandante Trinidad en mai 1995, pendant le dialogue de San Andrés Larràinzar.

Des femmes qui ne parlent pas espagnol, qui n’ont pas pu aller à l’école, vivant dans des conditions sanitaires catastrophiques, contraintes au mariage forcé dès leur plus jeune âge. Avec une masse de travail telle qu’elles sont obligées d’accomplir des doubles, voire des triples journées. Car là-bas, si « tout ce qu’un homme fait, la femme le fait aussi », le contraire n’est pas vrai. Comme le dit la Major Anna Marìa, « les femmes n’arrêtent pas de toute la journée ». Elles dorment quelques heures par nuit. Elles prennent soin de leur  foyer, de leurs enfants, de leur mari, et travaillent aussi dans les champs. Elles ne se reposent jamais. Elles n’ont pas de distraction. Les petites filles sont entraînées à ce mode de vie dès leur plus jeune âge.

Ce sont les femmes, encore, qui subirent les plus lourdes conséquences de l’introduction de l’alcool dans les populations indigènes. C’est à elles que furent réservés les mauvais traitements des maris ivrognes.

Ce sont toujours ces femmes qui, le 1er janvier 1994, ont
pris des villes dans le Sud-Est mexicain. « Des longues tresses abondantes se répandaient sur les chemise café de l’uniforme, sous les casquettes. Des pantalons et des bottes. C’étaient les insurgées ; elles avaient le regard sûr, non plus fuyant ou suppliant de l’Indienne dans la ville. » 4 La population des villes n’en croyait pas ses yeux : comment des femmes si soumises pouvaient-elles faire partie des insurgées ? Mais pour elles, « les activités militaires étaient plus faciles que les travaux ménagers d’une indigène ».

4_zapRemontons dans le temps. Aux environs de 1984. Le premier comité de l’EZLN est constitué d’une petite dizaine de personnes. Parmi eux, deux femmes. C’est grâce à leur présence que d’autres furent nombreuses à y adhérer. Car si celles-ci le pouvaient, alors d’autres femmes le pouvaient aussi. Ces compañeras quittent les campements de la montagne pour entrer en contact avec les femmes des villages, afin qu’elles s’organisent. C’était l’époque où la clandestinité était de mise et la discrétion à l’ordre du jour. Ainsi, elles ne se présentent pas comme insurgées mais comme étudiantes. Les visites se multiplient. De plus en plus de villages les invitent. Les femmes veulent savoir, connaître. Des « journaux radio » sont mis en place sur différents thèmes, traduits dans les différentes langues indigènes. De nombreux ateliers se forment. Les compañeras parlent de politique avec les femmes, leur apprennent à lire et à écrire. Des collectifs non-mixtes naissent. Elles discutent de la condition de leur peuple, mais aussi de la leur, en tant que femmes indigènes, dans leur communauté. Et comme le privé est politique, c’est d’abord à l’intérieur de leur vie privée que commence leur rébellion : elles discutent avec leur mari et exigent de l’aide à l’intérieur de la maison ; elles commencent à instruire leurs filles, leurs nièces et leurs sœurs.

Ce lent cheminement vers l’émancipation a amené les femmes à décréter « Les lois révolutionnaires des femmes de l’EZLN ». Les communautés de chaque village devinrent participatives. Des réunions eurent lieu pour amorcer les propositions. Elles furent mises ensemble, retravaillées et renvoyées dans les villages. Pour enfin être proposées et approuvées à l’unanimité par le Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène (CCRI). Les femmes exultaient, pendant que « les hommes se grattaient la tête ». C’était le 8 mars 1993. Beaucoup disent que le premier soulèvement zapatiste remonte à cette date, « il avait été mené par les femmes zapatistes. Il n’y avait pas eu de perte et elles avaient gagné. » 5

D’ailleurs, ce furent elles qui exigèrent, dès le début, au temps de la clandestinité, de décréter « la lois sèche » qui interdisait l’alcool et la drogue. Elles ne voulaient plus être battues.
L’adhésion de ces femmes à la lutte zapatiste se situe à différent niveaux. Elles sont nombreuses, surtout dans les bases d’appui zapatistes présentes dans chaque village. Elles ont en charge la sécurité et utilisent les radios pour prévenir des mouvements de l’armée fédérale. Celles qui ont dépassé la trentaine se retrouvent aussi dans le CCRI, une sorte d’organe consultatif des villages qui transmet les décisions prises par les assemblées des communautés, les traduisant sous forme d’ordres, « au commandement supérieur des insurgés ». Un tiers de l’armée régulière de l’EZLN est constitué de femmes : ce sont les insurgées vivant dans les montagnes, jeunes pour la plupart. Enfin, certaines d’entre elles font partie des milices – civils vivant dans les villages et ayant reçu une « instruction armée ». Tous les deux mois, les milices partent une semaine dans les montagnes pour s’entraîner. Elles
constituent la réserve des troupes de l’EZLN. Peu de femmes toutefois rejoignent les rangs de milices, car il n’est pas facile d’être acceptée socialement en ayant un double statut de femme paysanne et de femme soldat.

5_zapMalgré les difficultés, les femmes ont beaucoup gagné à travers cette auto-organisation. Collectivisation du travail, des biens, des bénéfices. Liberté de prendre la parole, de bouger librement, de participer aux assemblées, d’avoir des relations amoureuses sans être mariée, ni forcée, d’avoir des relations sexuelles qui ne visent pas la procréation. Liberté de contraception aussi. Car, comme elles le disent, elles ont fait le tri dans leur traditions et n’ont gardé que les bonnes.

Cependant, les habitudes ont la vie dure. Cela prend des années, des générations. « Le machisme existe toujours mais nous continuons à le combattre », s’exclame une des insurgées.

Mon impression était erronée. Les femmes sont bien là. Elles ont pris part activement à ce mouvement pour leur peuple, mais aussi pour elles-mêmes. Elles ont joué de nombreux rôles. Elles ont contribué à faire du zapatisme un mouvement égalitaire. Il n’empêche. Marcos a pris sa retraite. Moisés l’a remplacé. J’attends patiemment mais résolument le jour où on verra une sous-commandante Trinidad, Esther, ou Ana Marìa apparaître… pourquoi pas aux côtés de Moisés ? !

Notes:

  1. « Mujeres zapatistas ! Femmes zapatistes ! », Le Mouton Noir : http://bit.ly/1JFMJ6Y 
  2. Femmes de maïs, Guiomar Rovira, Rue des Cascades, Paris, 2014. p. 31.
  3. Ibidem p. 78.
  4. Ibidem p. 27. 
  5. Femmes de maïs, Guiomar Rovira, Rue des Cascades, Paris, 2014. p. 31.

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